Entretien avec les réalisateurs
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• Comment vous est venue l’idée
de ce film ?
Manu : C’est
un film qui s’est imposé à nous. A un moment donné,
on était tellement dans la frustration et dans la douleur qu’on
a eu besoin de l’exprimer.
bu : … Et le cinéma s’est imposé, étant
donné qu’on ne sait ni peindre, ni sculpter, ni composer
un opéra, mais qu’en revanche, l’écriture et
la caméra étaient à notre portée.
• L’avez-vous
vécu comme une thérapie ?
Manu : Le film a joué un grand rôle exutoire, c’est
vrai. Ca m’a énormément soulagée et ça
m’a guidée dans le questionnement… Le film a basculé
la souffrance en plaisir, en construisant quelque chose, en me projetant
dans l’action… Avant d’entreprendre l’écriture
et le tournage, c’est comme si j’avais été en
apnée… Le film m’a permis de respirer à nouveau
!
bu : Je crois que
tous les films ont une valeur thérapeutique, pour peu que leurs
auteurs s’y investissent et s’y engagent, même les comédies
! Surtout les comédies ! On a d’ailleurs essayé d’insuffler
pas mal d’humour dans En vie …
Et puis un film, c’est une expérience, comme une épreuve
à traverser, aussi bien pour le spectateur que pour ses auteurs…
L’expérience cinématographique, ça peut être
éprouvant, émouvant, amusant, et quand c’est réussi,
c’est parfois très libérateur !
On reconstitue son histoire, on la projette… Oui, c’est vrai,
il y a des points communs avec le processus de la psychothérapie…
• Vous exposer de la sorte
ne vous a-t-il pas mis en danger ?
Manu : L’aspect libérateur est bien plus fort que le danger
!
Bizarrement, je me sens plus exposée vis-à-vis de mes proches
que du public… En fait, c’est plus de la pudeur qu’autre
chose…
bu : Dans le film La Rencontre, d’Alain Cavalier, qui est un journal
très intime, sa compagne pose exactement cette même question…
Et Cavalier, lui réponds avec une infinie douceur : (de mémoire)
« Ce qu’on dévoile de nous dans le film, c’est
un infime pourcentage de notre histoire, ça représente si
peu comparé à ce qu’on garde de nous, pour nous-même…
»
Et puis encore une fois, je ne vois pas de réalisateurs qui ne
s’exposent pas, quel que soit le film, et pour le meilleur et pour
le pire… Dès qu’on s’engage, on s’expose.
• Avez-vous des références
de documentaristes ?
bu : J’ai cité Cavalier, j’aime aussi le travail de
Patrice Chagnard, qui m’a beaucoup apporté dans la réflexion
sur le documentaire…
Nani Moretti est un cinéaste important, à la frontière
des genres…
Manu : Les films de Johan Wander Keuken et de sa compagne Noschka ont
joué un rôle très fort, ils nous ont vraiment poussé
à nous jeter à l’eau…
bu : … Mais il faudrait ajouter la liste de tous les cinéastes
qui nous ont influencé, et pas seulement les documentaristes !
Le documentaire pour moi, c’est avant tout du cinéma !
Manu : On a d’ailleurs ressenti le besoin d’insérer
une petite fiction au milieu du film (la séquence du rêve)…
C’est d’ailleurs un rêve que j’ai réellement
fait ! Alors, documentaire ou fiction ?
• Alors justement : pourquoi
avoir choisi de faire un documentaire plutôt qu’une fiction
?
Manu : Parce que le sujet est très intime et qu’on avait
envie de se confronter à notre réel et non à une
transposition.
bu : Et puis même si on a beaucoup écrit, le film a tout
de même été le témoin de notre histoire sur
deux ans. Et notre histoire, elle, n’était pas écrite
! La fiction reproduit quelque chose de déjà imaginé,
de déjà « vécu ». Le documentaire est
plus à même d’écrire son histoire au «
présent »…
• Vous commencez votre
histoire par « il était une fois ? ». La vie est-elle
un conte de fée ?
Manu : Je vis bien avec un prince charmant !… Non, sérieusement,
je ne pense pas que la vie soit un conte de fée, mais pour commencer
le film, on a eu envie de se replonger dans le monde de l’enfance…
bu : Pour moi, la vie est un conte de faits… Et « Il était
une fois », ça reste la plus jolie façon, le plus
magique des lieux communs pour inviter le public à rentrer dans
notre histoire…
Manu : Et ça induit une fin désirée… On a tous
en tête la conclusion des contes de fée…
• Est-ce que ce film a
changé votre vision de la vie ?
Manu : Ca n’a pas changé ma vision de la vie, ça a
changé ma vie ! Comme tout ce qui se passe de fort dans notre existence
! Comme une renaissance…
• Y aura-t-il une suite
à En vie ?
Manu : En vie, le retour !… Je ne crois pas… C’est un
film qui correspond à un moment précis de notre vie…
On fera peut-être un jour un autre film tous les deux, mais on ne
pourra pas appeler ça une suite…
bu : Si vous faites référence à l’éventuelle
arrivée d’un bébé dans notre vie, je ne crois
pas qu’on en fera jamais un film… Il n’y aurait pas
assez de place pour un spectateur dans cette histoire-là…
• Pensez-vous que votre
histoire trouve une résonance auprès d’autres couples
?
Manu : Jusqu’à maintenant, ça a délié
des langues, de beaux témoignages…
Il y a quelque chose de tabou autour des problèmes d’infertilité,
et on s’enferme très vite dans le silence. C’est quelque
chose qu’on a découvert depuis qu’on y travaille :
ça touche énormément de couples aujourd’hui…
bu : J’espère vraiment que En vie trouvera une résonance.
D’abord parce que c’est la raison d’être d’un
film, ensuite, parce que notre parcours offre une alternative possible
à toutes les solutions « clefs en main » que proposent
les filières médicales et celles de l’adoption…
En ce qui nous concerne, pour l’instant, la solution n’est
pas la matérialisation du désir coûte que coûte…
Nous rejetons le happy-end hollywoodien, sur lequel repose toute une marchandisation
du désir.
La vraie libération, pour nous, c’est ce que cette absence
permet d’exploration sur notre propre histoire, de compréhension,
d’acceptation… Et de réalisation.
•Vous avez renoncé
?
bu : Accepter, ce n’est pas renoncer. L’attente a changé
de nature…
On attend toujours quelqu’un, on attend toujours quelque chose de
la vie, bien sûr…
C’est le sens de cette double fin un peu énigmatique, un
peu contradictoire…
Manu : On est en vie… On a envie !
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